Quand Edmund Zavitz a pris cette photographie, l’exploitation commerciale du bouleau jaune prenait de l’ampleur. La première vague d’exploitation forestière ratissa à fond les forêts de pin blanc. Le pin était inégalé pour ses multiples usages; de plus, c’est un bois qui flotte, rendant donc possible les descentes de trains de bois au fil des rivières jusqu’à la scierie. Le pin blanc et le bouleau jaune partagent la même région forestière (bien que préférant des régimes d’humidité et de sols locaux différents), mais, dans leur ruée vers l’ouest en quête de pins, les barons de l’industrie forestière du XIXe siècle ont contourné les peuplements de bouleau jaune qu’ils rencontraient.
Au début du XXe siècle, les scieries qui débitaient du bois dur, notamment du chêne, de l’érable et du bouleau jaune, ont commencé à ouvrir boutique près des lignes de chemin de fer qui sillonnaient le flanc sud du bouclier précambrien. Les lourds billots de bois dur étaient, de préférence, tirés sur traîneau par voie de terre jusqu’aux scieries, mais certains bûcherons avaient du mal à se défaire de leur dépendance à l’égard du transport par eau, qui était d’un coût moindre. Une fois mis à l’eau, un billot de bouleau avait 50 % moins de chance de rester à flot jusqu’à la scierie. Aussi les bûcherons en venaient à peler partiellement les troncs et à les laisser un peu sécher avant de les mettre à l’eau (on peut, sur la photo, voir des bandes et des morceaux de bois nu sur quelques troncs). Une autre tactique consistait à ajouter au train de bois des billots de pin ou de cèdre, et à attacher chaque bouleau à un « flotteur » en le reliant par un court filin ou une chaîne légère à des agrafes pointues plantées dans le tronc.
Mais, même encore, les billots de bouleau ainsi réunis en train de bois (comme on le voit sur la photo), en perspective de leur rendez-vous avec les lames stridentes de la scierie, continuaient à couler lentement, mais inéluctablement. Aujourd’hui, les récupérateurs de grumes parcourent ces fonds de flottage pour remonter le bois depuis si longtemps immergé et l’utiliser pour la fabrication de meubles et de planchers en bois dur fort recherchés sur le marché.
L’homme au premier plan tient une gaffe, sorte de houlette de berger, avec laquelle les draveurs poussaient et tiraient les troncs pour les ranger dans le sens du courant. La perche de 12 pieds, qui rappelle la gaffe de marinier, est munie d’un croc et d’une pointe très aiguisés. À l’arrière-plan, on voit une barge de drave, ou barge d’Ottawa, autre outil universel des flottages de bois. Perfectionnée aux abords de la rivière des Outaouais et manœuvrée par quatre rameurs, l’embarcation étroite à fond plat avait une coque de bois dont la forme particulière lui permettait de circuler, sans crainte des chocs, au milieu des trains de billots flottants, et de franchir les rapides en toute sécurité. Plus loin à l’arrière-plan, à gauche, on aperçoit vaguement un remorqueur à vapeur - l’« Alligator » - qui, muni de treuils, servait à tirer les trains de bois sur les lacs.
Le photographe Edmund John Zavitz, né en 1875 à Ridgeway, petite ville de la péninsule du Niagara, est le premier forestier professionnel à entrer au service du gouvernement de l’Ontario. Il était très reconnaissant envers son grand-père, originaire du Devonshire, le remerciant de lui avoir ouvert les yeux sur les merveilles de la nature au cours de leurs promenades dans la campagne. Après l’obtention d’un diplôme à l’Université McMaster (1903) et après des études plus poussées en foresterie à l’Université Yale et à l’Université du Michigan, il devient professeur au Collège d’agriculture de Guelph. Là, Zivitz commence à expérimenter dans la culture d’arbres destinés au reboisement. En 1909, il entre au ministère des Terres, des Forêts et des Mines de l’Ontario et monte immédiatement une pépinière provinciale dans le comté de Norfolk, où des lots d’anciennes terres agricoles épuisées et battues par les vents nécessitaient un reboisement. C’est la première du réseau de pépinières gouvernementales qui va couvrir la province.
En sa qualité de forestier provincial, Zavitz supervise aussi les programmes de protection et d’inventaire des forêts. À la suite d’un incendie de forêt désastreux survenu dans la région Nord-Est de la province, où périrent de nombreuses personnes, il aide à définir le cadre de la loi de 1917 sur la prévention des feux de forêt, une mesure historique qui préfigure la lutte organisée contre les incendies de forêt. Sept ans plus tard, il est impliqué dans une autre initiative de modernisation, qui ajoute un avion à l’arsenal de lutte contre les incendies.
Edmund Zavitz est demeuré actif dans le domaine du reboisement jusqu’à l’âge de 80 ans. Dans les années 50, il « écrit un livre » sur le sujet - Fifty Years of Reforestation in Ontario -, ainsi qu’un ouvrage de 60 pages, abondamment illustré, intitulé Hardwood Trees of Ontario. Dans cette dernière publication, un des objectifs déclarés était de créer, pour la postérité, un recueil photographique illustrant un phénomène en voie de disparition, en l’occurrence la disparition d’arbres de bois dur dans leur imposante et belle stature. Durant sa longue carrière, il réunit toute une photothèque d’arbres exceptionnels - avec tous les détails sur les feuilles, le fruit et l’écorce de chaque espèce. Publié en 1959 en Ontario par le ministère des Terres et des Forêts, ce livret est une galerie de photos sur les bois durs de l’Ontario dans toute leur grandeur. On présume qu’il a pris lui-même la majorité des photos, sinon toutes. Sa photo d’un bouleau jaune immortalise un géant de 46 pouces de diamètre à la souche, une image prise au parc Algonquin, en 1922.
John Macfie, août 2007
retired Ontario government employee and author
Parry Sound
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