Tu retiras soudain tes chaussures et tes chaussettes, et te mis à marcher pieds nus sur le tapis d’aiguilles chaudes. « C’est chaud, t’exclamas-tu, chaud et doux comme de la soie ! », et les arbres aussitôt avalèrent dans leur silence tes mots. L’air était immobile. Ce bois rappelait celui des rêves, ce lieu à la fois familier et indéfinissable, celui qui ensorcelle le rêveur, l’attire à lui, puis qui refuse de le libérer de son envoûtement. Et plus le rêveur consulte sa montre, plus le temps semble tourner au ralenti, jusqu’à ce que, soudain, la personne se rende compte qu’elle est nue ou qu’elle ne porte rien d’autre qu’une cravate ou ses boucles d’oreilles.
Tu as couru vers la voiture pour aller chercher l’appareil photo et le trépied. Nous nous sommes cachés derrière les troncs, projetant nos bras à la manière des branches, nous nous sommes tenu la main. J’ai tourné le dos à l’objectif et me suis éloignée au moment où tu as appuyé sur l’obturateur. J’ai sorti la langue, et me voilà, encore une fois, prise sur le vif. Tu m’as alors promis de m’envoyer les meilleures photos.
« Je ne veux pas seulement les meilleures, ai-je rétorqué avec insistance; je les veux toutes. »
« Achète-toi donc un appareil photo, as-tu répliqué. Pourquoi ne le fais-tu pas ? Ce n’est pas compliqué. Tu verras, je te montrerai. »
J’ai secoué la tête, mais tu as demandé des explications. « Supercherie » fut le seul mot qui me vint à l’esprit. Mais bien plus tard, alors que j’étais seule dans ma chambre d’hôtel, devant le miroir de la commode, je pus m’avouer que l’appareil photo est un partenaire de danse dangereux, qui vous murmure à l’oreille des éternités pendant qu’il vous dérobe le moment présent.
Tu m’as effectivement envoyé les photos. Tu as tenu parole. Je les ai étalées sur le bureau, cherchant celle que je préférais, mais je n’ai pu décider. Je les ai retournées. Au dos de chacune, tu avais inscrit de ton écriture limpide : « Pins. Ferme Benner. Comté de Norfolk, 1913 ».
Ô combien m’exaspéraient ta passion pour la recherche, tes piles de dossiers, ta manie d’étiqueter et d’organiser tout !
Nous ne savions pas à qui appartenaient les arbres quand nous nous sommes arrêtés. Un arrêt dicté par ta vessie de petite capacité. Nous avions roulé des heures durant et tu avais besoin de te soulager. Tu as disparu, et réapparu, me faisant signe de venir voir. Je suis venue, bien sûr. Y a-t-il un jour où j’aurais pris l’initiative de ne pas faire ce que tu me disais ? Il n’y avait rien à voir, sinon l’uniformité. L’uniformité irréfutable nous a entraînés toujours plus profondément jusqu’à ce que, enfin, nous commencions à douter. Mais peut-être l’uniformité était-elle une illusion ? Que signifiaient donc les marques blanches sur les troncs ? L’odeur des aiguilles chaudes sous les pieds commençait à m’enivrer.
La pochette de photos est restée dans le tiroir du bureau pendant des années. C’est lors de mon déménagement (du fait que mon voisin était devenu très intolérant; il fumait d’énormes cigares sur sa véranda et faisait jouer à fond sa radio à des heures indues du matin)que les photos ont été enfouies dans une boîte et que j’en ai perdu la trace. Hier, j’ai ouvert à nouveau mon Atlas périmé, pensant en faire don (mais qui voudrait d’un tel document maintenant que les limites et les noms de tant de comtés ont changé) et voilà que réapparaît la pochette.
Il n’y avait dedans qu’une seule photo. Je l’ai retournée - rien d’inscrit au dos, nulle description de ta plume précise. Pourtant ce sont bien là les mêmes arbres. La photo a été prise par toi. Tu reconnais sûrement les marques blanches sur les troncs ? L’après-midi s’était couvert, mais ces accents de blanc ont capté la lumière. Ont-ils été peints sur les arbres ? Nous n’avions aucune idée de leur signification. Tu les reconnais certainement. Ce doit être le bois où nous nous sommes arrêtés, n’est-ce pas ? Mais pourquoi nous n’y sommes pas ? Nous avons posé tellement de fois devant l’objectif. Nous étions présents sur toutes les photos que tu prenais. Et voilà, nous avons disparu.
C’est toujours le même bois. Chaque fois que je ferme les yeux et que je pense à toi, c’est ce bois-là que je vois. |