La recherche pour Liberty Street : une entrevue avec l’auteure Heather Marshall
Nouvelles des Archives

La recherche pour Liberty Street : une entrevue avec l’auteure Heather Marshall

octobre 5, 2026

La recherche pour Liberty Street : une entrevue avec l’auteure Heather Marshall

Un aperçu du livre

Liberty Street est un roman captivant, riche en action et en scènes illustrant le passé de l’Ontario. Publié en juin 2026, ce roman suit deux professionnelles intrépides qui mènent des enquêtes parallèles en Ontario dans les années 1960 et 1990. Leurs histoires se recoupent autour de ce qu’on appelle la « prison pour femmes Mercer », inspirée de la maison de correction pour femmes Andrew Mercer, située dans le Liberty Village de Toronto de 1880 à 1969. À travers le journalisme, le travail des policiers et des expériences personnelles, cet ouvrage met en lumière certains préjudices dissimulés, socialement acceptés et institutionnalisés subis par les femmes.

Nous avons récemment rencontré l’auteure, Heather Marshall, pour en savoir plus sur le processus de création de Liberty Street. Les images des documents d’archives présentées dans cet article proviennent de collections consultées pour la rédaction du livre.

Entrevue avec Heather Marshall

Félicitations pour la publication récente de votre troisième roman, Liberty Street! Comme vous avez été fonctionnaire et chercheuse aux Archives publiques de l’Ontario, nous sommes ravis d’avoir l’occasion de nous entretenir avec vous.

Commençons par discuter de votre passage aux Archives publiques de l’Ontario. Quand avez-vous effectué vos recherches?

J’ai entamé ma démarche de recherche aux Archives publiques à l’été 2024, en déposant des demandes d’accès à l’information concernant les documents de la maison de correction Andrew Mercer. Il a fallu un certain temps pour que le tout soit traité, et j’ai finalement pu visiter les Archives publiques en mars 2025. J’étais très enthousiaste à l’idée de cette visite.

À quelles collections avez-vous eu accès?

J’ai pu consulter certains documents caviardés de la maison de correction Andrew Mercer, ainsi que ses plans de construction provenant du service des travaux publics de Toronto. J’ai également eu accès aux dossiers de Chatelaine, ainsi qu’à certains documents liés à Doris Anderson en particulier (rédigés pour la plupart par ses contemporains), et ces derniers sont quelques-uns des documents les plus intéressants que j’ai pu consulter. 

Gros plan sur des dossiers d’archives rangés dans une boîte de documents. Des étiquettes manuscrites sur les onglets des dossiers indiquent « Chatelaine – Letters to the Editor » et les intervalles de dates par mois en 1962. Les dossiers contiennent de la correspondance et sont organisés en ordre chronologique dans la collection d’archives.
Lettres à la rédaction de Chatelaine, de janvier 1962 à décembre 1962 (Fonds Maclean-Hunter Limited, F 138, boîte B255348)

Combien de temps vous a-t‑il fallu pour trouver ce que vous cherchiez?

Comme je l’ai mentionné plus tôt, j’ai entamé ma démarche au milieu de l’année 2024, en effectuant des recherches à distance dans le catalogue des Archives publiques pour voir ce qui s’y trouvait. J’ai ensuite dû soumettre une demande d’accès à l’information pour certains dossiers, et les archivistes, très serviables, m’ont orientée vers d’autres documents auxquels je n’avais même pas pensé, mais qui pourraient m’être utiles, et ils l’ont été! Il a donc fallu quelques mois pour effectuer la recherche et déterminer tout ce que je voulais consulter.

Vous avez écrit à propos de certaines difficultés que vous avez rencontrées dans le cadre de vos recherches. Pourriez-vous résumer pour nous les obstacles auxquels vous avez été confrontée?

Il existe de nombreux documents relatifs à la maison de correction Andrew Mercer, notamment des registres de détenues, des dossiers médicaux et, ce qui m’intéressait particulièrement, des registres de châtiments. J’ai essayé d’accéder à ces documents en soumettant une demande d’accès à l’information, mais, comme beaucoup de détenues de la maison de correction Mercer étaient mineures, les documents étaient presque tous protégés non seulement par la Loi sur l’accès à l’information et la protection de la vie privée, mais aussi, rétroactivement, par la Loi sur le système de justice pénale pour les adolescents. On m’a dit que je n’aurais accès à ces documents qu’en obtenant une ordonnance d’un juge d’un tribunal pour adolescents. Comme je ne suis la descendante directe d’aucune des détenues, j’ai dû m’appuyer sur les quelques témoignages de première main accessibles au public concernant les expériences de ces femmes à Mercer, sur des articles de journaux portant sur la prison et les conditions de vie là-bas ainsi que sur d’anciens dossiers de détenues en partie caviardés datant d’avant les années 1920. Comme mon récit se déroulait dans les années 1960, cela me convenait, car je pouvais assez facilement imaginer à quoi pouvait ressembler la prison à cette époque, les raisons pour lesquelles des femmes pouvaient y être incarcérées, etc. Et les conditions ne s’étaient certainement pas améliorées depuis les années 1920, ça, c’est certain . . .

Deux images d’un dessin architectural représentant un système de chauffage à vapeur. Les plans, provenant des dossiers du ministère des Travaux publics, comprennent des plans d’étage détaillés, les désignations des pièces, des mesures ainsi que des annotations concernant les installations de chauffage.
Dessins architecturaux de la maison de correction pour femmes Andrew Mercer, illustrant le système de chauffage à vapeur (RG 15-13-2, Dessins architecturaux du ministère des Travaux publics, boîte B449870, contenant L-236)

Quand la recherche nourrit la création et l’inspiration

Vos recherches ont‑elles influencé le récit que vous étiez en train d’écrire, ou l’ont-elles modifié d’une quelconque façon?

En fait, oui, et c’est l’un des aspects que je préfère dans la recherche pour mes romans. Quand je bloque sur un élément de l’intrigue ou sur un personnage, je fais souvent quelques recherches, parce que la véritable histoire qui sous-tend mes récits est tellement riche que j’y trouve énormément d’inspiration. L’un des personnages de Liberty Street est d’ailleurs né de mes recherches aux Archives publiques. À un moment donné, j’ai eu accès à une copie d’un registre de détenues du début des années 1900, dans lequel figurait une femme qui avait effectué au moins trois séjours à Mercer, d’après ce que j’ai lu, et dont l’infraction était la « tenue d’une maison de débauche ». C’est elle qui m’a inspiré l’un de mes personnages secondaires préférés, June Jones. J’ai terminé la révision de Liberty Street il y a plus d’un an et je n’arrive toujours pas à me la sortir de la tête.

Selon vous, en quoi les Archives publiques sont‑elles utiles pour les personnes qui souhaitent écrire de la fiction?

Si vous écrivez un roman historique, je dirais qu’elles sont vraiment inestimables. On ne peut pas tout apprendre sur Internet (et même avec un moteur de recherche qui n’est pas pollué par l’IA, il faut de plus en plus remettre en question ce qu’on y trouve) ni en effectuant des recherches secondaires. Le fait de consulter ces documents en personne et de pouvoir les manipuler nous permet d’avoir une compréhension différente du sujet et de nous en rapprocher beaucoup plus. Et je pense qu’en retour, cela ne peut qu’améliorer notre écriture et contribuer à donner vie à nos personnages et à notre univers, comme le souhaitent les lectrices et lecteurs, et comme nous cherchons à le faire au moment de l’écriture.

Registre d’archives ouvert posé sur une table en bois. Les pages contiennent des inscriptions manuscrites à l’encre, disposées en colonnes lignées, avec des dates, des noms et des notes consignés sur les deux pages. Le volume relié est ouvert près du milieu, révélant des renseignements historiques détaillés consignés à des fins administratives.
Dossiers des patientes – n°1720-2275, pour les années 1883 à 1906 (RG 10-292, Dossiers cliniques des patients de l’Hôpital psychiatrique de Kingston, document D300166)
Stack of five large bound archival volumes tied with white protective paper wrapping and twill tape, resting on a wooden table. The worn book edges and thick pages indicate frequent use and long-term preservation of historical records within an archival collection.
Registres et rapports de la maison de correction pour femmes Andrew Mercer (RG 20-50-6, documents D366667, D366668, D366672, D366674 et D373513)

Pour vous, quelle est la relation entre la recherche et l’écriture?

Honnêtement, je ne vois pas comment je pourrais écrire un roman sans faire de recherches. Dans certains genres, comme le fantastique pur, on peut absolument tout inventer sans effectuer de recherches, ce que je respecte beaucoup, car je pense que j’en serais incapable. En réalité, je suis trop passionnée d’histoire pour vouloir m’y prendre ainsi. Personnellement, la recherche est l’une de mes parties préférées du processus d’écriture. J’apprends des choses totalement nouvelles et, comme je l’ai mentionné, il arrive très souvent que mes recherches donnent naissance à de nouvelles idées ou à de nouvelles voies pour le livre, qui s’avèrent meilleures que ce que j’avais en tête au départ. J’aime tellement le processus de recherche que je suis parfois vraiment déçue quand il prend fin et qu’il est temps de passer à l’écriture du roman.

Qu’est-ce qui vous inspire dans l’écriture de romans historiques?

Je dis souvent aux gens que c’est un honneur et un privilège de pouvoir faire ce que je fais. En plus d’être une passionnée d’histoire dans l’âme, j’ai également étudié les sciences politiques, si bien que j’ai encore un certain penchant pour la politique. Et quand on étudie la politique, on finit par se rendre compte du risque que nous prenons tous lorsque nous ignorons les leçons de l’histoire. Alors, en écrivant des romans historiques grand public à succès (un succès dont je suis reconnaissante chaque jour), je suis aussi en mesure de sensibiliser les gens à l’histoire de manière divertissante et accessible. Et je finis souvent par intégrer la politique au récit et aux thèmes de mes romans, puisqu’ils portent sur la vie des femmes à travers l’histoire. Or, la vie et le corps des femmes sont sans cesse politisés. Je ne crois pas qu’on puisse dissocier l’histoire des femmes de la politique. Honnêtement, je suis fière de ne pas éluder ce fait ni passer sous silence les réalités politiques qui sous-tendent l’histoire que j’aborde.

Au-delà des aspects politiques de l’histoire des femmes, j’adore tout simplement en apprendre plus sur les femmes qui ont marqué l’histoire et sur la façon dont elles ont fait preuve de force, de caractère et de ténacité, quelle que soit l’époque sur laquelle je me penche. Très souvent, les expériences des femmes sont laissées de côté dans les livres d’histoire, ou se cachent entre les lignes. C’est donc un honneur de s’y attarder et de se demander qui étaient ces femmes de l’ombre, de s’interroger sur leur vie, leurs rêves, leurs malheurs et leurs réalisations. Je me dis souvent qu’elles ne sont pas si différentes des femmes d’aujourd’hui. Nous sommes juste habillées différemment (ce qui, soit dit en passant, est aussi un sujet de recherche vraiment amusant).

Les deux personnages principaux de Liberty Street sont toutes deux des chercheuses. Vous identifiez-vous à elles?

Si le sujet me passionne, je peux absolument m’acharner, tout comme Emily et Rachel. J’ai un immense respect pour ces personnages, mais je ne suis pas certaine que je pourrais faire ce qu’elles font dans le récit!

Merci beaucoup, Heather, d’avoir pris le temps de répondre à nos questions.

Portrait d’une femme à l’extérieur, debout à côté d’un mur de pierres, près d’une rivière ou d’un plan d’eau. Elle a les mains dans les poches et porte un chandail tricoté de couleur claire et des jeans bleus. Des arbres, de l’eau et un pont sont visibles dans l’arrière-plan légèrement flou.
Heather Marshall (photo : gracieuseté de l’auteure)